Entreprendre en milieu rural

Atouts et contraintes ?

 Le groupe Ribéracois du CDD Périgord Vert a organisé ce café-citoyen de la rentrée, vendredi 4 septembre au Café Pluche, consacré à l’entreprenariat et à l’industrie en milieu rural.

 Dans notre territoire coexistent de belles réussites en termes d’entreprises et d’industries qui se développent de manière harmonieuse dans un climat apaisé, mais aussi des projets de création ou d’extension d’activité, qui suscitent controverses et conflits, pourquoi ?

Est-il encore possible d’entreprendre en Ribéracois, terre largement agricole, accueillante et prisée de nombreux touristes et aussi d’habitants de grandes villes et métropoles qui ont fait le choix d’une meilleure qualité de vie, d’une nature encore préservée et de la tranquillité ?

Comment alors pour les entrepreneurs et industriels en milieu rural ne pas se heurter au syndrome du Nimby (« Not in my back yard ! », en français « pas dans mon jardin ! ») ?

Au travers de quelques témoignages de chefs d’entreprise, ont été abordés les atouts et les contraintes qu’ils connaissent en milieu rural, et nous nous sommes interrogés : la ruralité est-elle seulement agricole ? est-on prêt à relocaliser des industries en Dordogne et en Périgord Ribéracois ?

C’est tout naturellement Patrick Lachaud, vice-président de la CCPR (Communauté de communes du Périgord Ribéracois), en charge du développement économique, qui introduit le débat. Depuis la loi NOTre (Nouvelle Organisation Territoriale de la République), le développement économique est une compétence obligatoire du bloc communal, composé de la Communauté de communes et des communes qui la constituent. L’aide apportée aux projets des entreprises porte notamment sur l’immobilier et les infrastructures. Notre intervenant déplore une situation où « l’on nous met sous cloche ». Il vise la loi dite ZAN (Zéro artificialisation nette), bien adaptée aux grandes friches industrielles des métropoles, mais qui a conduit l’Etat, via la Préfecture, à bloquer des projets d’investissement qui ne demandaient pourtant que 4ha. Pour lui, le « Zéro artificialisation nette en 2050 » est mortifère pour nos territoires. On est passé d’un extrême (usage immodéré des terres pour toute sorte de projets immobiliers, commerciaux et industriels, avec artificialisation maximale) à un autre (raréfaction des espaces constructibles sur des territoires ruraux qui comptent peu de friches). Il signale que sur les 18 communautés de communes que compte le département, la nôtre est la 3ème la plus pauvre. Le soutien, l’accompagnement (grâce notamment à une chargée de mission « Développement territorial ») et des aides financières ciblées sont pour la CCPR la priorité, sur fonds propres mutualisés, sur fonds régionaux Nouvelle Aquitaine, ou sur fonds européens via le GAL (Groupe d’action locale) du Pays Périgord Vert.

A la suite de Patrick Lachaud, quatre dirigeants d’entreprise interviennent.

Didier Lachaud, Président du Club des entrepreneurs du Périgord Ribéracois, créé en 2017, est le directeur général des Transports Lachaud, avec 3 activités, Marchandises, Voyageurs et Stockage, installé à Villetoureix. L’entreprise compte une cinquantaine de salariés et son CA (chiffre d’affaires) annuel s’élève à 7 millions d’euros. Il met en avant la capacité d’adaptation à un contexte économique fluctuant, la perte inévitable de gros clients (Papeterie de Condat par exemple) devant être anticipée pour ne pas mettre en péril l’entreprise. Il souligne l’atout qu’a constitué pour son entreprise la création de la Cité scolaire de Ribérac (collège, lycée enseignement général et professionnel) regroupant 1200 élèves. Parmi les atouts du milieu rural, il cite le faible coût du foncier, le carrefour routier que constitue Ribérac, la facilité du dialogue avec les élus communaux et intercommunaux.

Rémi Duvergt se découvre, jeune, une passion pour la charpente métallique qui le conduira à reprendre une petite entreprise ribéracoise qu’il démarre avec un salarié. Vingt-cinq ans plus tard, il est à la tête de Duvergt-FBI Constructions métalliques qui conçoit, fabrique et installe : 110 salariés en CDI, plus une quinzaine d’intérimaires et une vingtaine de sous-traitants, pour une production de 700 tonnes de charpentes par mois, et un CA annuel de 35 millions d’euros. Fait notable : 80 % de ce CA est réalisé au siège de l’entreprise, à Ribérac, avec une main d’œuvre locale. L’entreprise rayonne dans le Ribéracois et bien au-delà, ce qui a conduit à la création de deux agences, à Tours et à La Teste. Elle compte 17 équipes de montage, dont 15 partent à la semaine pour réaliser les chantiers. Parmi les atouts, il mentionne une main d’œuvre de qualité, fidélisée. La difficulté est d’attirer à Ribérac les ingénieurs et projeteurs dont l’entreprise a besoin pour son développement. Il salue enfin la facilitation par les pouvoirs publics territoriaux.

Mickaël Voisin est un jeune chef d’entreprise. Il dirige depuis deux ans la Minoterie Duchez à Comberanche-Epeluche, entreprise qu’il a rejointe comme livreur en 2013. Electro-technicien de formation, c’est à l’Armée qu’il va développer des compétences en matière d’encadrement humain. La Minoterie compte aujourd’hui 24 salariés et son CA annuel s’élève à 6 millions d’euros. A côté de son activité ancestrale de transformation du blé et des céréales en farine vendue aux artisans boulangers, il développe une activité d’accompagnement de ces boulangers, notamment lorsqu’ils sont dans le rouge ou en redressement. L’entreprise a développé une filière locale de « blé Périgord » et ne livre que des boulangeries artisanales (et non celles de la grande distribution). Elle dispose d’une centrale hydroélectrique qui assure une partie de ses besoins en électricité. Comme tous les moulins en activité, l’entreprise doit répondre aux exigences de continuité écologique (passe pour que les poissons puissent remonter la Dronne), charge non négligeable pour l’entreprise (études préalables, puis travaux estimés à 300 000 €).

C’est enfin Antoine Bastier, PDG des Chaux de Saint-Astier, qui nous livre le dernier témoignage. Avec lui, nous quittons le Périgord Vert pour le Blanc et la vallée de l’Isle. Il s’agit d’une entreprise familiale créée il y a plus d’un siècle, dans le contexte géologique de Saint-Astier où l’on trouve un important gisement de calcaire d’une grande qualité pour produire de la chaux pour le secteur du Bâtiment. Le boom du ciment avait au 20ème siècle supplanté la chaux jusqu’à ce qu’on découvre dans les années 80 qu’en restauration de bâtiments, l’usage du ciment était une grosse erreur, et que le recours à la chaux était de loin la solution la plus adaptée. A la fin du 19ème, on compte à Saint-Astier une douzaine d’entreprises de chaux, et pas moins d’une quarantaine de fours. Les années 30 verront subsister 3 entreprises familiales concurrentes. Il ne reste aujourd’hui que Les Chaux de Saint-Astier qui emploient 150 salariés : une centaine travaille sur le site (carrières et usine), une trentaine assure la promotion du produit sur tout le territoire national (ces technico-commerciaux sont des compagnons du devoir, qui promeuvent auprès des architectes et des maçons la bonne mise en œuvre de la chaux).  L’entreprise est présente à l’international, où elle réalise 17% de son activité, notamment au Royaume-Uni, en Espagne, en Amérique…Avec un CA annuel de 41 millions d’euros, l’entreprise produit 100 000 tonnes de chaux et produits annexes par an.

La grande transformation en cours est liée à l’abandon de l’énergie charbon et au passage au gaz naturel, ce qui suppose de construire de nouveaux fours verticaux avec un système de récupération de la chaleur pour préchauffer la matière première. Antoine Bastier termine sa présentation sur la complexe et délicate question du captage du CO2 dont 30% provient de l’énergie consommée et 70% de la décarbonation du calcaire. Vaste programme !

Quatre témoignages d’entrepreneurs positifs, attachés au Périgord Ribéracois pour trois d’entre eux et au pays de Saint-Astier pour le 4ème. Qui n’ont pas connu d’obstacles majeurs à leur développement. Qui, pour au moins deux d’entre eux, se félicitent des relations constructives avec les élus territoriaux. Qui ont eu à cœur de développer leur entreprise sans ménager leurs efforts. Qui saluent une main d’œuvre de qualité. Qui, au final, donnent confiance dans la capacité de nos territoires ruraux de maintenir des activités industrielles…sans mésestimer les difficultés de ceux qui créent ou veulent créer ex nihilo.

 

Propos retranscrits par Paul Brejon et Jean-Luc Pujols